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Auteur : François Coupry

Malheureux Faust (2) (Vilaine pensée – 14 juin 2019)

Donc, suite à un merveilleux coma, je me retrouvai à soixante-dix ans avec les sublimes jambes d’un jeune coureur, plein de vie, avec les pulsions et le beau visage d’un mâle de dix-neuf ans. Le bonheur. Mais je gardais en moi le recul et l’expérience de mon âge véritable, et ce fut une atroce schizophrénie, un total inconfort. Celles et ceux avec qui je partageais ma neuve apparence me lançaient des mots, des abréviations, des sonorités vaguement américaines qui me passaient au-dessus de la tête : j’avais l’air idiot. On écoutait des musiques que je détestais, auxquelles je devais adhérer : j’étais étranger à mon nouvel âge. D’autant plus que je les trouvais laids, mes amis, pourtant coiffés et vêtus comme moi, en une extravagance étudiée. Et que je les trouvais laides, les filles bouffies, tatouées, que je voulais courtiser, qui devaient me trouver moi-même déguisé, déplacé, inadéquat. Nous avions tous et toutes à la main nos téléphones portables, comme si l’on portait nos âmes. Recommençant ma vie, il me fallait un père à qui casser les pieds : je choisis mon ami Piano pour ce rôle, lui qui avait été mon frère. Et ce fut en tant que fils que j’assistai à l’une de ses conférences sur les métamorphoses terrestres : ce qui, ressassait-il, était autrefois progressiste, le souci d’égalité, la fin du règne de la finance, la...

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Malheureux Faust (1)

J’ai raconté comment et pourquoi je fus coupé en deux, les jambes avalées et digérées dans le ventre d’un lion, et le reste de mon être dans le coma. Rares sont ceux qui ont le plaisir de parler de leur coma. Je dis : plaisir, car on subit alors deux phénomènes que les médecins taisent. Le premier phénomène, c’est que l’on vit intensément. Durant mon coma, je visitai l’Amérique, devint producteur sur une grande chaîne de télévision, achetai une maison sur une île, me mariai avec une star, je jouissais, riais, m’épanouissais. Mais, souvent, comme tout le monde, je...

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Le lion et la démocratie

Fatigué d’avoir voté aux européennes, je pris l’avion pour Sofia, j’étais assis auprès d’un lion, un vrai lion, je ne plaisante pas. Après avoir rencontré un âne astrophysicien, je côtoyais un lion courtois, légèrement philosophe, qui me livra son sentiment, assez négatif, sur la démocratie. Après avoir égrené quelques banalités, le risque de réclamer une réponse à des humains sur des sujets qu’ils connaissent peu, ou mal, le danger de la démagogie, de la propagande, de la réclame, le péril de croire aux vertus d’une majorité versatile et aléatoire, notre beau lion fit quelques remarques qui me touchèrent, et...

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Éloge de la résurrection

Mon épouse, Mme Piano, ne souhaitait pas que, pour le première fois, j’ose prendre directement la parole, en ces Vilaines Pensées, rapportant ce que FC, mon ami, me disait la semaine dernière : « Il y a un événement merveilleux, rayonnant, dont ma religion catholique ne parle plus, et qui pourtant a illuminé mon enfance : la résurrection des morts ! Le Christ, ressuscité Lui-Même, offrirait à tous les cadavres humains ce Corps glorieux et transfiguré dont il a bénéficié après sa mort, et tous ces cadavres gris, verts, se lèveraient de leur tombeau, et iraient, iraient où ?...

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Détruire, preuve d’humanité

Eléonore Benedict, née à la fin du vingtième siècle, déchira très tôt toutes ses poupées, cassa ses jouets, creva les yeux de son ours en peluche, et exaspéra durant vingt ans ses parents, propriétaires d’une agence immobilière, à tel point qu’ils finirent par se suicider. Le juge d’instruction conclut que c’était classique dans la logique freudienne des inconscients où la progéniture malmène forcément ses géniteurs. Majeure, elle prit la direction de l’entreprise qui périclita rapidement à la suite d’investissements tordus et d’achats de terrains peu rentables. De même que le couple qu’elle formait avec le plombier John Landys s’étiola,...

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L’âne astrophysicien (4)

Cette semaine, la dernière, nous sommes revenus voir Wolfgang von Picotin, la famille Piano et moi. Nous étions au milieu d’une foule de badauds, de professeurs, de prêtres et de journalistes avec caméras et micros, sur le pré, proches de l’âne toujours traduit par l’aigle : « Vous avez le droit de me demander comment je suis revenu de mon voyage jusqu’au fin fond insondable du cosmos. Eh bien, frères humains qui bientôt ne vivrez plus, je n’en suis pas revenu entier. Fuyant le chaos, les discontinuités qui me déchiquetaient, et ces sphères impénétrables qui me renvoyaient de l’une...

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L’âne astrophysicien (3)

La semaine d’après, j’allai encore à la campagne avec M. Piano, Mme Piano, et leur petit-fils cette fois déguisé en lui-même, en clavecin, et ce fut étonnant cet instrument de musique sur un pré, devant un âne savant. Et nous remarquions aussi, derrière les pruniers, des astrophysiciens américains et russes, avec des oreilles de lapin afin de se dissimuler et de mieux entendre les propos de notre âne traduit par un aigle ex-humain : « Oui, le paysage chaotique des galaxies proches est l’accumulation des informations, des récits, des idées émises par les vivants, les végétaux et les pierres,...

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L’âne astrophysicien (2)

Je revins ainsi, en deuxième semaine, écouter les leçons de l’âne sur le pré, en compagnie de Clavecin qui cette fois portait le costume de Spider-Man comme s’il voulait impressionner Wolfgang von Picotin. Et son grand-père, ce cher Piano, était avec nous, un peu tremblant, comme moi. « Mes amis, brayait doucement l’âne dont l’aigle de Xi tout excité traduisait toujours les sons monotones, comparant ce que j’avais éprouvé dans les galaxies lointaines avec les comportements de notre système solaire, je constatais que si, là-bas, je ne discernais que des séries de mouvements éparpillés où manquaient les enchaînements de...

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L’âne astrophysicien (1)

C’était un âne normal, aux grandes oreilles, aux yeux doux. Il s’appelait Picotin, on le nommait Wolfgang von Picotin par respect un peu ironique pour sa science, car il se disait astrophysicien. A la campagne, sur un pré vert, le petit-fils de mon ami Piano, cet énergumène de Clavecin, ce jour-là costumé en canari, me le présenta : l’âne sembla indifférent, mais se mit à braire. Ce fut l’aigle de Xi, ex-humain et autrefois interprète du gouvernement chinois, dont je vous ai déjà parlé, qui traduisit les étonnants braiments de cet âne fameux : « Quand, comme moi, on...

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Éloge des anges gardiens

  On sait que les femmes et les hommes qui ont un rôle public, possèdent un coach personnel qui les conseille nuit et jour. Un communicant, dit-on aujourd’hui. Un ange gardien, disait-on autrefois. Cet être de l’ombre, parfois démoniaque, prépare leurs propos, leurs bons mots, les habille, les coiffe, répète avec eux leurs mimiques, peaufine leurs sourires et va jusqu’à leur imposer des maîtresses, des amants. Ainsi sont-ils exempts de tout souci, libérés des vicissitudes de l’improvisation, de la spontanéité. Chaque ange gardien est rétribué par les médias d’information continue, qui redoutent la fantaisie et surtout les calamités de...

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Commerces des idées et des choses

Il faut se rendre à l’évidence : de moins en moins de gens aiment lire, de nos jours. Surtout parmi les ignares et les jeunes, mais pas seulement. En revanche, on écrit de plus en plus, notre siècle du twitter et du SMS sera épistolaire. Il y a davantage d’auteurs que de lecteurs, ce qui signifie que l’on ne communique plus, que l’on crée pour soi-même à tire-larigot. J’ai déjà souligné l’alternative qui se propose en face d’une édition industrielle, formatée, exportatrice à tout vent, prisonnière de la rentabilité : le retour à un système habituel au dix-huitième siècle,...

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Une leçon de dialectique éthique

Le bonheur, le plaisir immédiat. Aucune entrave à cette jouissance de détruire. Casser des vitrines en toute impunité. Ah ! briser des kiosques à journaux, allumer des feux avec toutes les barrières de bois qui traînent bêtement sur les avenues, incendier des boutiques, enfumer des immeubles, et nous nous fichons bien de savoir s’ils sont riches ou pauvres, vandaliser des banques ou des magasins de chaussures. Agir dans la toute-puissance des mouvements, courir à droite, à gauche, se donner, se dépenser, oui, quel bonheur ! Narguer l’ordre et les forces de l’ordre prisonnières de leurs lourdes protections, de leurs...

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Les vertiges de la génétique

John F. Norman, à Baltimore, mâle officiellement reconnu comme tel, accoucha. C’est aujourd’hui considéré comme banal, normal. Mais, en ce monde de la communication, beaucoup de citoyens humains ignoreront jusqu’en 2029 que certains porteurs de pénis pouvaient également posséder un utérus, et ce qu’il faut en leur ventre pour créer un bébé : les traditions, la paresse des idées toutes faites, et les sympathiques revendications féministes prônant leur identité, leur originalité, retardèrent longtemps la divulgation de cette révolutionnaire réalité. Donc, John F. Norman accoucha, et nul docteur averti n’y remarqua une quelconque étrangeté. Toutefois, l’extraordinaire d’un phénomène jusqu’ici inconnu...

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A quoi sert un Clavecin ?

Je suis surpris que FC, en ses Pensées fort vilaines, n’utilise pas davantage Clavecin, le petit-fils de M. Piano, qui prend pour modèle de vie non point des acteurs de chair et d’os comme nous mais des personnages de dessins animés. FC n’évoque que le minimum de ses transformations possibles, en Dragon trop souvent, ce qui est amusant mais un peu court. Pourtant, ce Clavecin, aussi imaginaire que nous, a bien d’autres cordes en son arc, en son art. Il use, plus souvent qu’une tête de Dragon, d’autres images plus quotidiennes, plus terribles : il devient sans cesse chat,...

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Et Dieu, dans tout ça ?

Samedi après samedi, comme pour un déjeuner de famille, nous avons marché avec nos gilets assez laids à Paris, en province, nous avions peur de mourir si cette habitude cessait, et nous étions vieux, bien vieux. Les confrontations avec la police, exister dangereusement, l’exaltation, les cris nous rajeunissaient, nous revivions notre jeunesse dans les années 1965-1975, mais ce n’était plus du tout la même histoire. Autrefois, nous manifestions avec nos cheveux longs pour créer une société révolutionnaire, belle, vibrante, inventive, au delà des réalités, tandis qu’aujourd’hui, avec nos barbes blanches, nos crânes décatis, nous hurlons contre les lourds impôts...

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Piano super-comique ?

Le samedi où M. Piano mit un gilet jaune, un gilet avec des boutons d’or, Mme Piano pleurait telle une héroïne antique, persuadée que son époux allait à la mort. Elle ne put le retenir, Piano défila vers l’Arc de Triomphe, au milieu des gaz lacrymogènes, des vitrines brisées, brandissant une pancarte où s’inscrivaient ses revendications les plus sincères : « Je veux que les simplifications, les lieux communs ressassés par des journalistes qui croient tout savoir des sciences économiques et politiques, soient interdits sur les chaînes de télévision ; « je veux que l’édition d’une littérature et d’une...

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L’aigle de XI (4)

Au départ de XI Jinping, ce fut un désarroi dans cette salle d’apparat qui devenait noire. Le n’importe-quoi était à son comble : la fille de M. Piano se débarrassait de son vêtement pseudo chinois, oubliant qu’elle ne portait rien dessous, elle était charmante, le petit-fils apparut tout à coup en haillons de morts-vivants dégoutants et dégoulinants, pour mettre un peu de piment à la scène, Mme Piano préparait un risotto pour une raison dont elle ne se souvenait plus mais que les lecteurs peut-être se rappellent. Seuls à garder leur superbe, M. Piano demeurait un panda intraduisible et...

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L’aigle de Xi (3)

A peine arrivé au palais de Pékin pour assister la famille Piano, je vis entrer Xi Jinping, dans la grande salle maintenant couleur émeraude. Le maître de la Chine eut un sursaut devant M. Piano transformé en panda, qui gueulait et dont personne ne comprenait la langue, le petit-fils et sa mère soudain déguisés en Chinois d’opérette, comme les Dupondt à la page 45 du Lotus bleu, et Madame Piano qui ressemblait de plus en plus à Mme Fenouillard. Heureusement Xi fut rassuré par la présence de son aigle ex-humain, qui parlait tous les idiomes, à part le patois...

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L’aigle de Xi (2)

A Pékin, l’aigle, au milieu des tentures devenues jaunes, toisa de nouveau ses invités, la famille Piano, le père, la mère, la fille et le petit-fils : « Maintenant, disait-il, que je suis devenu oiseau, et que j’ai la liberté de parole, je peux vous avouer que, lorsque j’étais un humain, je consacrais mon temps à conseiller secrètement les gouvernements chinois. Nul, aujourd’hui, même pas mon maître Xi, ne peut m’empêcher de vous révéler comment fonctionne le Pouvoir, en sa sagesse, sa délicatesse et sa perversité : il faut laisser la parole au peuple, comme lorsque l’on soulève un...

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L’aigle de Xi (1)

Épuisé d’écouter des experts analyser, minute après minute, sur les chaînes d’information sempiternelle, la couleur des gilets de vieux râleurs, M. Piano se rendit en Chine, avec sa famille, son épouse, sa fille, son petit-fils, à l’invitation de l’aigle de Xi Jinping. Et cet aigle, aux yeux verts et immobiles qui perçaient les autres regards, leur dit : « Bienvenue à la famille Fenouillard moderne, dont l’emblématique parapluie est remplacé par un téléphone portable. Vous vous trouvez devant l’aigle de Xi, mais sachez qu’il y a encore deux mois j’étais un humain, et informaticien. J’ai préféré devenir oiseau, issu...

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