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Auteur : François Coupry

L’âne astrophysicien (2) (Vilaine pensée – 19 avril 2019)

Je revins ainsi, en deuxième semaine, écouter les leçons de l’âne sur le pré, en compagnie de Clavecin qui cette fois portait le costume de Spider-Man comme s’il voulait impressionner Wolfgang von Picotin. Et son grand-père, ce cher Piano, était avec nous, un peu tremblant, comme moi. « Mes amis, brayait doucement l’âne dont l’aigle de Xi tout excité traduisait toujours les sons monotones, comparant ce que j’avais éprouvé dans les galaxies lointaines avec les comportements de notre système solaire, je constatais que si, là-bas, je ne discernais que des séries de mouvements éparpillés où manquaient les enchaînements de cause à effet, à première vue les agissements des êtres et des choses, ici, sur nos proches planètes, au contraire semblaient obéir à une logique pérenne, une boule en heurtant une autre l’entraînant chaque fois vers un semblable déplacement. Pourtant, examinant mieux notre monde habituel, je saisis que la vie d’un individu était autant éparse que les éléments du cosmos : il n’y a, en vérité, aucun rapport de cause à effet entre une enfance au bord de la mer, des conflits avec le père, les jambes de tante Agata, des désirs sexuels, des activités financières, des rhumes chroniques, des mensonges conjugaux, la mauvaise humeur. Seul un artifice de pensée, cette manie de donner un sens à nos vies, et surtout au cosmos, organise un délire de cohésion. » —...

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L’âne astrophysicien (1) (Vilaine pensée – 13 avril 2019)

C’était un âne normal, aux grandes oreilles, aux yeux doux. Il s’appelait Picotin, on le nommait Wolfgang von Picotin par respect un peu ironique pour sa science, car il se disait astrophysicien. A la campagne, sur un pré vert, le petit-fils de mon ami Piano, cet énergumène de Clavecin, ce jour-là costumé en canari, me le présenta : l’âne sembla indifférent, mais se mit à braire. Ce fut l’aigle de Xi, ex-humain et autrefois interprète du gouvernement chinois, dont je vous ai déjà parlé, qui traduisit les étonnants braiments de cet âne fameux : « Quand, comme moi, on a beaucoup voyagé dans l’espace, racontait-il d’une façon placide que l’aigle rendait épique, on saisit les oeillères de l’humanité qui ne voit pas plus loin que le seuil de sa porte. Dès que l’on s’éloigne de nos proches galaxies, l’univers est discontinu, fragmenté, changeant. Vous percevez une certaine disposition des étoiles, vous fermez les yeux, hop ! ce n’est plus la même disposition, vous vous retournez, hop ! vous devenez aveugle, vous vous détournez, hop ! d’autres structures lumineuses apparaissent, le paysage et le temps se sont modifiés. » L’aigle traduisit-il, ou inventait-il ? On s’était posé le problème lorsqu’il rapportait les propos des Chinois. L’âne, selon l’aigle, continua ainsi : « Ces différences simultanées et contradictoires de points de vue, on peut les éprouver sur terre si l’on se...

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Eloge des anges gardiens (Vilaine pensée – 6 avril 2019)

  On sait que les femmes et les hommes qui ont un rôle public, possèdent un coach personnel qui les conseille nuit et jour. Un communicant, dit-on aujourd’hui. Un ange gardien, disait-on autrefois. Cet être de l’ombre, parfois démoniaque, prépare leurs propos, leurs bons mots, les habille, les coiffe, répète avec eux leurs mimiques, peaufine leurs sourires et va jusqu’à leur imposer des maîtresses, des amants. Ainsi sont-ils exempts de tout souci, libérés des vicissitudes de l’improvisation, de la spontanéité. Chaque ange gardien est rétribué par les médias d’information continue, qui redoutent la fantaisie et surtout les calamités de l’inattendu. Toute personne, maintenant, dans notre société de la convivialité, étant publique, ces anges ne sont plus uniquement réservés aux députés, aux présidents, aux riches, aux patrons, aux affairistes internationaux : même les « petites gens », comme il ne faut plus dire, ont démocratiquement droit à leur communicant personnel. Ainsi, après une vie agitée, ai-je l’honneur de conseiller un ouvrier, l’un des derniers représentants d’une caste qui porta longtemps les espoirs de nos civilisations industrieuses. Je lui apprends à paraître, non ce qu’il est vraiment, mais quelqu’un du peuple, je l’habille selon les codes en vigueur, un léger négligé dans sa tenue, sa coiffure. Je lui enseigne à ne point tomber dans le misérabilisme, tout en ayant l’air de ne pas être trop préparé, ou apprêté, et de garder...

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Commerces des idées et des choses

Il faut se rendre à l’évidence : de moins en moins de gens aiment lire, de nos jours. Surtout parmi les ignares et les jeunes, mais pas seulement. En revanche, on écrit de plus en plus, notre siècle du twitter et du SMS sera épistolaire. Il y a davantage d’auteurs que de lecteurs, ce qui signifie que l’on ne communique plus, que l’on crée pour soi-même à tire-larigot. J’ai déjà souligné l’alternative qui se propose en face d’une édition industrielle, formatée, exportatrice à tout vent, prisonnière de la rentabilité : le retour à un système habituel au dix-huitième siècle,...

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Une leçon de dialectique éthique

Le bonheur, le plaisir immédiat. Aucune entrave à cette jouissance de détruire. Casser des vitrines en toute impunité. Ah ! briser des kiosques à journaux, allumer des feux avec toutes les barrières de bois qui traînent bêtement sur les avenues, incendier des boutiques, enfumer des immeubles, et nous nous fichons bien de savoir s’ils sont riches ou pauvres, vandaliser des banques ou des magasins de chaussures. Agir dans la toute-puissance des mouvements, courir à droite, à gauche, se donner, se dépenser, oui, quel bonheur ! Narguer l’ordre et les forces de l’ordre prisonnières de leurs lourdes protections, de leurs...

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Les vertiges de la génétique

John F. Norman, à Baltimore, mâle officiellement reconnu comme tel, accoucha. C’est aujourd’hui considéré comme banal, normal. Mais, en ce monde de la communication, beaucoup de citoyens humains ignoreront jusqu’en 2029 que certains porteurs de pénis pouvaient également posséder un utérus, et ce qu’il faut en leur ventre pour créer un bébé : les traditions, la paresse des idées toutes faites, et les sympathiques revendications féministes prônant leur identité, leur originalité, retardèrent longtemps la divulgation de cette révolutionnaire réalité. Donc, John F. Norman accoucha, et nul docteur averti n’y remarqua une quelconque étrangeté. Toutefois, l’extraordinaire d’un phénomène jusqu’ici inconnu...

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A quoi sert un Clavecin ?

Je suis surpris que FC, en ses Pensées fort vilaines, n’utilise pas davantage Clavecin, le petit-fils de M. Piano, qui prend pour modèle de vie non point des acteurs de chair et d’os comme nous mais des personnages de dessins animés. FC n’évoque que le minimum de ses transformations possibles, en Dragon trop souvent, ce qui est amusant mais un peu court. Pourtant, ce Clavecin, aussi imaginaire que nous, a bien d’autres cordes en son arc, en son art. Il use, plus souvent qu’une tête de Dragon, d’autres images plus quotidiennes, plus terribles : il devient sans cesse chat,...

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Et Dieu, dans tout ça ?

Samedi après samedi, comme pour un déjeuner de famille, nous avons marché avec nos gilets assez laids à Paris, en province, nous avions peur de mourir si cette habitude cessait, et nous étions vieux, bien vieux. Les confrontations avec la police, exister dangereusement, l’exaltation, les cris nous rajeunissaient, nous revivions notre jeunesse dans les années 1965-1975, mais ce n’était plus du tout la même histoire. Autrefois, nous manifestions avec nos cheveux longs pour créer une société révolutionnaire, belle, vibrante, inventive, au delà des réalités, tandis qu’aujourd’hui, avec nos barbes blanches, nos crânes décatis, nous hurlons contre les lourds impôts...

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Piano super-comique ?

Le samedi où M. Piano mit un gilet jaune, un gilet avec des boutons d’or, Mme Piano pleurait telle une héroïne antique, persuadée que son époux allait à la mort. Elle ne put le retenir, Piano défila vers l’Arc de Triomphe, au milieu des gaz lacrymogènes, des vitrines brisées, brandissant une pancarte où s’inscrivaient ses revendications les plus sincères : « Je veux que les simplifications, les lieux communs ressassés par des journalistes qui croient tout savoir des sciences économiques et politiques, soient interdits sur les chaînes de télévision ; « je veux que l’édition d’une littérature et d’une...

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L’aigle de XI (4)

Au départ de XI Jinping, ce fut un désarroi dans cette salle d’apparat qui devenait noire. Le n’importe-quoi était à son comble : la fille de M. Piano se débarrassait de son vêtement pseudo chinois, oubliant qu’elle ne portait rien dessous, elle était charmante, le petit-fils apparut tout à coup en haillons de morts-vivants dégoutants et dégoulinants, pour mettre un peu de piment à la scène, Mme Piano préparait un risotto pour une raison dont elle ne se souvenait plus mais que les lecteurs peut-être se rappellent. Seuls à garder leur superbe, M. Piano demeurait un panda intraduisible et...

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L’aigle de Xi (3)

A peine arrivé au palais de Pékin pour assister la famille Piano, je vis entrer Xi Jinping, dans la grande salle maintenant couleur émeraude. Le maître de la Chine eut un sursaut devant M. Piano transformé en panda, qui gueulait et dont personne ne comprenait la langue, le petit-fils et sa mère soudain déguisés en Chinois d’opérette, comme les Dupondt à la page 45 du Lotus bleu, et Madame Piano qui ressemblait de plus en plus à Mme Fenouillard. Heureusement Xi fut rassuré par la présence de son aigle ex-humain, qui parlait tous les idiomes, à part le patois...

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L’aigle de Xi (2)

A Pékin, l’aigle, au milieu des tentures devenues jaunes, toisa de nouveau ses invités, la famille Piano, le père, la mère, la fille et le petit-fils : « Maintenant, disait-il, que je suis devenu oiseau, et que j’ai la liberté de parole, je peux vous avouer que, lorsque j’étais un humain, je consacrais mon temps à conseiller secrètement les gouvernements chinois. Nul, aujourd’hui, même pas mon maître Xi, ne peut m’empêcher de vous révéler comment fonctionne le Pouvoir, en sa sagesse, sa délicatesse et sa perversité : il faut laisser la parole au peuple, comme lorsque l’on soulève un...

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L’aigle de Xi (1)

Épuisé d’écouter des experts analyser, minute après minute, sur les chaînes d’information sempiternelle, la couleur des gilets de vieux râleurs, M. Piano se rendit en Chine, avec sa famille, son épouse, sa fille, son petit-fils, à l’invitation de l’aigle de Xi Jinping. Et cet aigle, aux yeux verts et immobiles qui perçaient les autres regards, leur dit : « Bienvenue à la famille Fenouillard moderne, dont l’emblématique parapluie est remplacé par un téléphone portable. Vous vous trouvez devant l’aigle de Xi, mais sachez qu’il y a encore deux mois j’étais un humain, et informaticien. J’ai préféré devenir oiseau, issu...

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Révolution dans les révolutions ?

Depuis des milliers d’années, nous manifestons. Régulièrement, nous occupons les chemins, les rues, nous brandissons des fourches ou des hurlements inscrits sur des pancartes, nous lançons des cailloux, des pavés, nous brisons des portes, nous bousculons les gardes, les policiers, ce que nous disons être les signes du Pouvoir. Nous réclamons du pain, la fin de l’esclavage, la liberté, l’équité devant la Loi, nous exigeons la diminution des impôts qui nous saignent. Nous allons, nous crions, nous pillons les réserves de blé, les banques, les opulents magasins, nous luttons contre les riches. Parfois, petit à petit, nous obtenons gain...

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Le Château, en deux versions

Hier, sur les chaînes d’informations continuelles, j’avais demandé au Président de me recevoir. Ce matin, il m’a prié de venir au Château. Je me suis présenté à l’heure dite, aussitôt les gardes m’ont invité à entrer dans le bureau présidentiel. Je n’ai pas attendu dans les antichambres, je me suis assis directement devant le Président, en tête à tête. Il était charmant, attentif, il prenait des notes, je lui ai raconté ma vie. Il m’a écouté, pourtant ma vie n’a rien d’exceptionnelle, à part l’impression d’être délaissé, avec trop de charges, d’impôts, une famille à nourrir, la crainte du...

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Le silence des discours

Je suis descendu de ma montagne, et après les sapins où chantaient les oiseaux j’ai rencontré les villes hautes et riches, peuplées de gens contents qui sentaient le bon goût de la réussite, de l’optimisme, de l’esprit d’entreprise, des fêtes sous les palmiers et le soleil. Je leur ai dit : « Sœurs et frères humains, méfiez-vous ! Brandissant un rêve d’égalité, un peuple blessé, humilié, qui n’arrive plus à payer ses impôts, des classes délaissées, rurales, qui n’ont pas la même élégance que vous, ni la même culture ou la même cuisine, viendront, au nom de Jésus Christ...

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Et Brecht, aujourd’hui ?

Il n’y a pas très longtemps, c’était une seule et même personne – que nous avions surnommée par dérision Shakespeare – qui écrivait les discours du Président et les réponses critiques, violentes, des syndicats, des partis d’opposition. Je ne sais si ces pratiques ont changé, mais au moins les choses, alors, étaient claires, admises, programmées, sans surprise. Chacun dans son rôle – car c’était bien d’un théâtre qu’il s’agissait ; et l’on admettait mal l’improvisation. Les choses ont pu changer, on parle maintenant de sincérité, mais pour l’heure je ne vois pas la différence. C’est toujours d’un théâtre qu’il...

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La cavalcade des malentendus

Je suis malheureux : tels sont les mots que j’ai prononcés l’autre jour devant mon téléphone qui prend aussi les images. Il faut croire que j’avais une figure triste et adéquate, car ma tête et ma phrase ont fait, de réseaux en réseaux, le tour du pays. Depuis, je suis dépassé par les événements. Des tas de gens qui n’arrivaient pas à payer leurs dettes se sont identifiés à moi, et mon image est devenue un symbole, un drapeau, lors des nombreuses manifestations qui ont bloqué à moitié le pays. Dès le deuxième jour, j’étais pris dans un engrenage,...

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L’Histoire est un oubli permanent

Depuis quelques jours, ici, maintenant, on s’affole des gestes de quelques gilets jaunes qui osent, ces bougres, crier leur détresse, leur angoisse de ne pas avoir assez d’argent. On s’émeut à juste titre. Bon. Mais les voix des raconteurs, les multiples experts, nous ont bassinés sur les médias et réseaux sociaux triomphants avec l’originalité de ces mouvements anarchiques, inorganisés : ce serait inédit, neuf, symbole d’un changement d’esprit. On a oublié les révoltes d’antan, tout autant inorganisées, qui réclamaient du pain aux rois. On oublie que les encadrements politiques, syndicaux, sont bien plus récents que ces cris spontanés qui...

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La fin de notre monde

  Monsieur Piano, en costume et gilet bleu, fit un cours en cette année 2018 à l’Université de Naples devant une salle comble. Le sujet plaisait. « Pauvres gens, nous dit-il : quand en 3018 une expédition venue d’une lointaine planète habitée visitera notre Terre, on s’apercevra de l’extinction, relativement récente, de la civilisation humaine. « Les méta-savants qui composeront cette expédition avanceront des hypothèses, comme nous le faisions il y a un siècle pour tenter d’expliquer l’extinction rapide des dinosaures des millions d’années auparavant. « Parmi ces hypothèses, retenons : les luttes entre clans, familles, Etats, classes, cultures,...

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