Homosexualité et islam sont aujourd’hui incompatibles, exigeant un choix, douloureux, dramatique, voire impossible. Tel est le cœur du nouveau film du réalisateur algérien Amor Hakkar, Le Choix d’Ali, qui sortira sur nos écrans le 11 décembre prochain.
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Critique parue dans Profession Spectacle le 15 novembre 2019

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Le réalisateur algérien Amor Hakkar, originaire de Khenchela dans le massif des Aurès, aime se saisir de problématiques fortes pour chacun de ses films : la mort dans La Maison jaune, l’exil dans Quelques jours de répit ou encore la stérilité dans La Preuve. Le Choix d’Ali, qui sortira sur nos écrans le 11 décembre prochain, aborde la délicate question de l’homosexualité en milieu musulman.

Ali (Yassine Benkhadda) vit à Paris avec Éric (Florian Guillaume) depuis deux ans et semble heureux. Un soir, il reçoit un coup de fil de sa sœur qui l’informe que sa maman (Afida Tahri) a fait un AVC. Il n’hésite pas ; il décide de retourner à Besançon, après cinq années d’absence. Éric l’accompagne. Heureux, Ali ne l’est en réalité pas : il est un homme divisé entre ses origines, symbolisées autant par la ville de Besançon – où Amor Hakkar a également passé sa jeunesse – que par sa famille, et son attirance pour des personnes de même sexe.

L’un et l’autre sont incompatibles, jusqu’au plus abyssal non-dit, jusqu’à l’exclusion de la famille tout entière, marquée par la hashma, la honte. Ali découvre le poids de cette honte qui le frappe, ainsi que ceux qui l’entourent. Sa famille a dû déménager, pas seulement parce que le précédent quartier est en démolition, mais également du fait de l’oumma, cette communauté musulmane omniprésente qui sait réconforter dans l’épreuve autant qu’elle juge impitoyablement celui qui s’éloigne des préceptes d’Allah. Sa sœur Meryem – interprétée par une Sophia Chebchoub qui envahit tout l’écran à chacune de ses apparitions – a ainsi dû arrêter le lycée tandis qu’Amin (Amin Hakkar), le petit frère, est en décrochage scolaire, lui qui était pourtant un écolier prometteur.

Amor Hakkar joue finement sur le non-dit : pas une seule fois les mots « homosexualité » ou « homosexuel » ne sont prononcés ; seul Amin le qualifie une fois de « pédé », pas tant en raison de sa sexualité que parce qu’il est témoin de la cruelle lâcheté de son frère aîné. Cette absence de mots sur une réalité existante traverse le film comme elle imprègne la communauté musulmane. Il n’y a pas de place ni de parole pour l’homosexualité en terre d’islam. La juxtaposition de courtes séquences souligne l’impossibilité de cette parole qui pourrait aller jusqu’à son terme, qui permettrait la rencontre véritable. Ainsi que le dit en substance Meryem à Ali, dans une des meilleures scènes du film : « Nous sommes heureux que tu sois là, donc taisons-nous sur le reste. »

Le sujet est brûlant, l’envie artistique, audacieuse. Hélas ! La réalisation finale l’est bien moins, que nous attribuons à la faiblesse d’écriture préexistante au tournage. Le scénario ne tire aucun fil sinon celui du non-dit, de sorte que ce dernier voudrait exprimer à lui seul et en creux une profondeur que l’histoire ne contient pas : la faute à des personnages dont nous ne percevons jamais l’épaisseur, la densité humaine. À l’exception de Sophia Chebchoub, les comédiens semblent chercher leur personnage tout le film, incapables d’en saisir d’emblée leur matérialité, leur identité propre. Peut-être est-ce précisément l’intention du réalisateur de montrer que la construction d’une identité passe par la contradiction et que, en l’absence de cette contradiction, il ne demeure que des êtres sans personnalité, des fantômes ?

Cette impression de flou s’étend néanmoins à l’ensemble du film. S’il n’y avait le poids de l’oumma, si spécifique à l’islam, rien ne permettrait de distinguer cette réalité d’une autre, pas même la scène à la mosquée – une église ou une synagogue ferait tout aussi bien l’affaire. Le Choix d’Ali pourrait décrire n’importe quelle situation (vécue par une minorité niée) dans n’importe quelle ville avec n’importe quel type de personnage. Ce côté interchangeable se retrouve dans l’ordonnancement des courtes saynètes : la discussion avec Meryem à travers le comptoir de la cuisine américaine aurait pu précéder l’envie d’Ali de rejoindre son père dans la réalité musulmane. C’est que nous ne savons pas où le réalisateur veut aller, sinon à la scène finale, dont nous ne dirons rien, sinon qu’elle forme une inclusion avec l’ouverture du film : une fête, des danses, pour deux réalités antinomiques.

Ali demeure impénétrable dans son cheminement, alors même que le réalisateur privilégie les plans resserrés sur les visages (dans la voiture, notamment, habitacle qui revient régulièrement dans le film). Nous ne le voyons guère prendre le temps de l’affrontement. De même qu’il a renoncé à sa condition musulmane par la fuite, de même semble-t-il renoncer à sa dimension homosexuelle par la fuite. Sans écriture claire, les choix sont rapides et inaboutis. Tuer le musulman au profit de l’homosexuel ou tuer l’homosexuel au profit du musulman ? Origine familiale ou destinée personnelle ? Le réalisateur n’envisage qu’un « ou… ou… » binaire, selon nous regrettable.

Le Choix d’Ali, un et multiple : retrouvailles des liens avec sa famille (avec l’amour familial plus qu’avec la religion), reniement par trois fois de l’être aimé, alors qu’il est à terre, à la manière de l’Apôtre Pierre au moment où Jésus se fait flageller et crucifier… Seule la décision finale ne ressemble en rien à un choix – faute d’une écriture qui nous laisserait penser le contraire –, mais à une renonciation finale, à l’ultime fuite par hashma, parce qu’Ali n’a jamais osé, ne serait-ce qu’une seule fois, la déchirante contradiction que la plupart des hommes connaissent en eux-mêmes, avec les proches, la famille, les amis, c’est-à-dire cette confrontation douloureuse avec l’altérité.

Pierre MONASTIER & Pauline ANGOT